L’éducation somatique ? Qu’est-ce que c’est ?

par Yvan Joly

Pour améliorer ou recouvrer la santé, plusieurs possibilités s’offrent à nous. La plupart du temps nous consultons des experts qui nous proposent, selon leur formation, des interventions chimiques, psychologiques, alimentaires, environnementales, manuelles ou mécaniques. Ces interventions sont faites par les praticiens « sur nous », donc de l’extérieur de notre corps et avec un minimum de participation de notre part.

Ses spécialistes connaissent bien une partie ou l’autre du corps ou un système physiologique ou psychologique et ils mettent leurs connaissances au service du patient. La compétence en santé, c’est alors celle du praticien. Or si nous sommes en vie, c’est parce que nous pouvons nous-mêmes nous mouvoir et si nous savons que nous sommes en vie, c’est parce que nous sentons nos propres mouvements. Pour la santé, les méthodes d’éducation somatique offrent un autre choix : celui de devenir nous-mêmes plus compétents dans la gestion de nos sensations et de nos mouvements.

Cette auto-éducation repose sur la prise de conscience que nous ne sommes pas les habitants-propriétaires-usagers d’un corps machine que l’on peut traiter mais que nous sommes notre corps vivant, notre SOMA1. Et si notre santé doit s’améliorer, c’est nous-mêmes qui devons nous améliorer. Avec cet apprentissage somatique nous pouvons peut-être changer certaines de nos habitudes et notre milieu environnant quant cela est nécessaire et possible.

Cette prise de conscience implique que nous arrêtions de nous considérer en pièces détachées pour nous voir plutôt comme un tout vivant et en mouvement, qui se sent et se ressent, qui apprend et réapprend. Ce choix de la prise de conscience peut servir de complément ou d’alternative aux autres approches de santé.

Décrire l’éducation somatique et ses méthodes n’est pas nécessairement aisé puisque nous nous retrouvons ici dans le domaine subjectif et non-verbal de l’intimité de chaque personne. Pour décrire nos sensations corporelles et nos façons intimes de ressentir notre vie, le langage verbal est bien pauvre. Parler de l’éducation somatique est donc en soi un paradoxe. Et pourtant, ce vécu corporel est ce qu’il y a de plus concret dans tous les moments de notre vie. Notre posture, notre respiration notre tonus musculaire, nos petits inconforts, nos plaisirs de bouger et nos mouvements déterminent la qualité de notre expérience quotidienne et de notre santé, que ce soit au travail, dans l’automobile, à la maison, dans nos loisirs, dans les sports, etc. L’importance de l’éducation somatique est donc plus grande que ce que l’on pourrait croire.

Intuitivement, plusieurs parmi nous sentent l’importance d’être en mouvement. Car dès le plus jeune âge, souvent à l’école, et plus tard au travail ou en famille, nous développons des habitudes de vie relativement figées. Nous devenons plus sédentaires, notre répertoire émotif se stabilise, nos idées aussi. Par ces habitudes, nous apprenons à ignorer notre vécu corporel. De plus notre culture valorise avant tout l’image visuelle et esthétique du corps. Ce manque de considération du corps vécu a des conséquences importantes au  plan de la santé mais aussi au plan de l’apprentissage scolaire, dans la productivité au travail, et même dans l’harmonie des relations interpersonnelles, puisque le corps vivant, bien ou mal harmonisé, c’est la toile de fond de toutes nos activités. Là aussi l’éducation somatique n’a pas dit son dernier mot.

En résumé, en tant qu’êtres vivants nous avons un formidable potentiel pour sentir, agir, comprendre et apprendre en fonction de notre propre feedback corporel. Ce potentiel et cette intelligence somatiques peuvent se développer à tout âge et dans toute condition.

L’éducation somatique nous permet d’apprendre la conscience de notre propre corps en mouvement dans l’environnement. Nous pouvons par là contribuer à la prévention et au soulagement de bien des maux et entretenir sinon améliorer notre qualité de vie et notre santé. Nous pouvons également élargir le répertoire de nos sensations, de nos émotions, de nos actions et même de nos idées. Qui dit mieux ?


1. Emprunté au grec ancien, le mot SOMA identifie le corps « vivant ». Dans notre culture cartésienne, on a identifié le corps à son anatomie. Le corps est devenu une mécanique, animée par un esprit. Les méthodes d’éducation somatique abordent plutôt la personne comme une unité biologique pensante et consciente donc capable de s’auto-réguler. Le SOMA c’est la personne en vie. Ce SOMA constitue la base de notre perception de nous-mêmes et ce sont des modifications de notre propre SOMA  qui nous permettent de connaître et d’influencer cet environnement au dehors. Sans le mouvement corporel, il n’y a pas de développement du cerveau. Sans le mouvement du corps, il n’y a pas de pensée qui se sait.


Yvan Joly M.A. (Ps), praticien certifié de la Méthode FeldenkraisMD et psychologue, est fondateur et directeur de L’Institut Feldenkrais d’éducation somatique, inc. et président du Regroupement pour l’éducation somatique au Québec. Il est aussi formateur dans une douzaine de pays sur quatre continents, auteur de nombreux articles publiés au plan international et praticien à Montréal. Il prépare actuellement un livre sur l’éducation somatique et la Méthode Feldenkrais.